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Quelle utopie numérique pour 2013 ?

31 déc. 2012


(ou mes bons vœux à Fleur Pellerin)

Nouvelle année, nouvelles résolutions (épargnez-moi blague des résolutions de votre écran d’ordinateur, merci) mais surtout nouveaux chantiers, horizons et espérances pour notre monde bien réel et bien digitalisé.


L’occasion était trop belle, jetons donc un rapide coup d’œil sur ce que nous réserve cette année en matière de progrès numérique en France au regard du calendrier gouvernemental. 
Et c’est en Février que nous aurons quelque chose à nous mettre sous la dent. À l’occasion d’un séminaire gouvernemental sur le numérique, la Ministre Fleur Pellerin, devrait dévoiler ses mesures destinées à tracer la route en matière d’économie numérique. 
Route, restée pour le moment un peu floue, au prisme d’une discussion Google/patrons de Presse délaissée et subie, d’un rapprochement CSA/ARCEP pas clair, ou encore d’un Comité National du Numérique récemment remanié et qui laisse des doutes quand à ses futures fonctions… 
Qu’importe puisque le mois de Février 2013, à marquer dans vos tablettes numérique, sera la date qui marquera la rupture avec la ligne tracée par l’ancien ministre Eric Besson. Il a d’ailleurs clairement été signifié de la sorte : « rompre avec le plan France Numérique 2012 de son prédécesseur Eric Besson », ne pouvant être qu’une bonne idée, car hormis les « DM fail » de ce dernier, le numérique a connu des jours bien plus heureux à l’époque de Giscard et Miterrand lors du lancement du Minitel… 
 

La feuille de route de Fleur Pellerin mettra donc au clair sa vision du numérique pour la France. On devrait y retrouver notamment, la mise en œuvre de chantiers afin de permettre l’arrivée du très haut débit dans toute la France, des solutions pour combler notre retard en matière de VOD ou de livres numériques, des moyens pour assurer une concurrence équitable entre les acteurs locaux et internationaux ou encore, des mesures de soutiens à l’innovation ainsi qu’au développement des PME. 
Et c’est justement ce sur point que je souhaiterais m’attarder. Car on sait bien que tout bon Empire n’a pu se créer que par le fait d’avoir érigé des monuments à la hauteur de ses ambitions, il en va de même pour le numérique Français. La Ministre Fleur Pellerin souhaite, afin d’accompagner l’innovation, que Paris mette à disposition de tous les créateurs numérique, un village, un quartier, un bloc, ou même simplement une tour, faisant office de Silicon Valley parisienne où les plus grands cerveaux réfléchissant forcément en binaire, puissent accorder leurs CSS autrement que via des chan IRC. 
Dans le cadre de cette mission, et surtout, afin de vérifier en première instance si ce projet est réellement nécessaire à l’innovation numérique française, la ministre chargea Tariq Krim, fondateur du portail Netvibes, de recenser les talents émergeant pouvant faire l’objet de potentiels locataires. Outre le fait de vouloir créer une synergie entre entrepreneurs, et de développer un écosystème favorable aux entreprises innovantes, cette Silicon Valey a pour objectif de concurrencer la Tech City à Londres, quand Paris n’expose aucun signe extérieur de numérique pour le moment… 
Malgré les intentions louables de la Ministre, je ne peux m’empêcher de me demander soudainement, pourquoi vouloir miser à tout prix sur la structure, quand l’Internet permet aujourd’hui la proximité, l’échange et le partage entre internautes ? Pourquoi ne pas principalement s’atteler à développer les outils de création et de communication, (chose certes commencée avec le projet de relier le très haut débit sur tout le territoire), plutôt que de développer un quartier physique qui mettra du temps à se mettre en place, qui sera onéreux, sélectif, et ne représentera à terme que l’élitisme d’une certaine classe du numérique Français ? 

 

Les institutions ne sont pas faites pour durer, elles évoluent et se transforment difficilement au regard du pouvoir qu’elles confèrent à leurs mandataires… Quelle vision contradictoire au prisme de celle de l’Internet. 
Francis Pisani, journaliste, enseignant, écrivain s’intéressant aux technologies de l’information et de la communication et ce notamment en matière d’influence sur les réseaux sociaux, l’a bien remarqué. À travers la recherche et les reportages sur l’innovation dans le monde ainsi qu’une dizaine d’années passées dans la Silicon Valley, Pisani constata que l’innovation ne s’y trouvait plus.
Pourquoi ? Car, les idées nouvelles ne surprennent plus ceux qui s’y trouvent déjà, désabusés par l’innovation du passé. Le constat que fait Pisani est très simple. Aujourd’hui, dans la Silicon Valley, on ne cherche plus à changer le monde, mais seulement à faire fortune. 

Or, cette nécessité est une réelle constante à l’innovation. Il ne peut y avoir d’idées nouvelles, révolutionnaires, qui vont transformer la vie de milliards de personnes, si cette dynamique n’est pas à l’esprit du créateur. Changer le monde, être utopiste et ne pas vouloir en rester là, voilà de quoi doit être capable une entreprise innovante. 

Alors quand à l’idée de vouloir cloisonner l’innovation dans un seul et simple quartier, qui finalement n’est pas plus innovant que les infrastructures sportives lors de Jeux Olympiques, il y aurait plutôt un contre pied à saisir. Un réel manifeste pour l’innovation à ériger. Entériner l’élitisme parisien qui fait que chaque start-up doit forcément se situer dans la Capitale pour réussir. Prenons un exemple simple et probant. 

L’entreprise Ankama, spécialisée dans la création numérique et artistique, à l’origine du MMORPG Dofus (10 millions de comptes), du MMORPG Wakfu et de leurs déclinaisons en dessins animés, jeux de cartes, bandes dessinés et bientôt en films d’animation, est une entreprise innovante située à Roubaix et fière de l’être. La firme au chiffre d’affaires de 40 millions d’euros en 2010 et aux plus de 500 salariés et un réel moteur. 

Pensez-vous une seule seconde que cette entreprise souhaiterais un seul instant délaisser sa région au profit d’une Silicon Valley parisienne ? Pas le moins du monde. Et des exemples comme Ankama, il y en a des gigas. Ces entreprises ont eu pour ambition de vouloir développer un projet. Un projet en rapport avec ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles ont eu comme opportunité à un moment donné. « Driver » du trafic dans un secteur, c’est une belle idée, et Fleur Pellerin a sans doute voulu joindre l’utile à l’agréable par ce projet, mais il serait une immense supercherie de croire un seul instant, que l’innovation française va faire un bond spectaculaire par la simple création d’un quartier à Paris… 

Développons des outils, donnons l’envie d’entreprendre ses idées, donnons l’envie d’avoir des idées, éduquons afin de faire naitre des idées. Voilà ce qui est primordiale pour le bien être de l’économie numérique. Poussé jusqu’à l’Utopie, l’Internet, c’est le cyber-espace. Un nouveau monde interactif et libre où le partage et la communication sont les piliers de cette société en réseau. Plus d’espace géographique, mais un espace dématérialisé avec la liberté d’expression, le partage des ressources, l’égalité et la transparence comme règles premières inscrites dans la constitution mondiale. L’Homme Numérique (Nicholas Negroponte) y vivrait et mettrait en œuvre une intelligence collective et participative… Dans cette société, l’innovation serait journalière. Et pourtant, l’espace physique n’a plus lieux d’être. 
 

Finalement, ce que je veux dire par là, et vous l’aurez compris, c’est que l’innovation n’est pas l’apanage d’un quartier. Il est fréquent et même commun de voir que les start-ups innovantes ne sont pas parisiennes, qu’elles créent du business ailleurs et souhaitent même faire travailler d’autres entreprises qui elles-mêmes ne sont pas parisiennes. 

Pourquoi ? Simplement parce que c’est l’essence de l’Internet. Le partage, la création. Autant de concepts qui ont permis ce que le numérique est aujourd’hui. Alors Mme la Ministre, Fleur Pellerin, si par le plus grand des hasards, la sérendipité vous amène à lire ces quelques lignes, prenez bien conscience que ce projet ne contentera pas les créateurs français. Mettez ce qui est en votre pouvoir pour aider à développer les outils, les moyens de communication, l’enseignement numérique, l’aide aux PME… 

Ne vous cachez pas derrière un écran de fumée qui n’a rien de digital. Pour conclure, n’oubliez pas que ce que disait Albert Jacquard, « Être utopiste, c’est tout demander, pas seulement des morceaux » et que cette maxime pourrait être la devise ou au moins la bannière des entrepreneurs français. En vous souhaitant la meilleure année numérique possible, ainsi qu’un grand courage, mes camarades des Internets et moi resterons connectés.





Martin Heron
Chroniqueur média pour Criticize Me




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